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Le Cameroun code déjà. Mais à qui appartient le code ?
WSC Digital · 2026-08-04 · 8 min de lecture

En 2003, dans une salle du conseil municipal de Munich, un maire s'apprête à faire une chose que personne n'avait osée à cette échelle : débrancher 15 000 ordinateurs de Windows pour les faire tourner sous Linux. Bill Gates en personne se déplace. Il pose une question simple : « Pourquoi faites-vous ça ? » Le maire répond : « Pour gagner la liberté. » Gates insiste : « La liberté de quoi ? » Et le maire, sans se démonter : « La liberté de vous, monsieur Gates. »
Nous aimons cette histoire parce qu'elle dit tout. Il ne s'agissait pas d'argent. Il s'agissait de savoir qui commande.
Et c'est exactement la question que nous devrions nous poser, ici, à Douala, à Yaoundé, partout où nous construisons aujourd'hui notre infrastructure numérique.
On sait innover. Sait-on posséder ?
Regardons-nous un instant. Nous avons sauté les lignes fixes pour aller directement au mobile. Nous avons inventé le paiement par téléphone bien avant que l'Occident ne comprenne à quoi ça servait. Un continent jeune, connecté, débrouillard. Sur le terrain de l'usage, nous sommes champions.
Mais posons la vraie question. Toutes ces solutions que nous utilisons pour gérer nos entreprises, nos administrations, nos données — à qui appartiennent-elles ? Qui détient les clés ? Qui décide du prix l'année prochaine ? Le plus souvent, la réponse est : quelqu'un d'autre. Quelqu'un loin. Quelqu'un qui ne connaît ni Douala, ni le franc CFA, ni la coupure de courant de mardi dernier.
Nous avons appris à consommer la technologie. Nous n'avons pas encore appris à la posséder. Et c'est là toute la différence entre louer sa maison et en être propriétaire.
Le piège n'est pas le prix. C'est la serrure.
Il faut comprendre une chose sur le logiciel fermé. Le problème n'est pas ce que vous payez. Le problème, c'est que vous ne pouvez plus partir.
Imaginez que vous louez une maison. Normal, tout le monde loue avant d'acheter. Sauf que dans cette maison-là, pour changer une simple ampoule, vous devez appeler le propriétaire — qui habite à Seattle — remplir un formulaire, attendre son accord, et payer un « supplément éclairage » annuel révisé chaque année à la hausse. Vous trouvez ça absurde ? C'est pourtant exactement ce que nous acceptons tous les jours avec nos logiciels.
Un exemple que nous voyons souvent. Une PME veut simplement exporter ses propres données de vente — ses chiffres, ses clients, son travail à elle — pour changer d'outil. Et là, surprise : ce n'est pas possible sans payer, ou pas possible du tout. Ses données sont chez elle mais ne lui appartiennent pas vraiment. Elle est locataire de son propre travail.
Voilà le vrai coût. On ne paie pas un logiciel. On paie de ne pas pouvoir s'en aller.
La preuve que ça marche : Linux, l'empire que personne ne voit
Maintenant, la bonne nouvelle. Il existe une autre voie, et elle n'est pas théorique. Elle fait tourner le monde depuis quarante ans.
En 1991, un étudiant finlandais un peu têtu partage sur internet un système d'exploitation qu'il bricole dans sa chambre. Gratuit. Ouvert. N'importe qui peut le lire, l'utiliser, le modifier. À l'époque, les gens sérieux ont souri poliment. Un truc de passionnés, pensaient-ils.
Ce truc de passionnés s'appelle Linux. Aujourd'hui, il fait tourner les serveurs de Google, les supercalculateurs, la Bourse, et — petite ironie — le téléphone Android dans la poche de ceux qui souriaient. Personne ne le possède. Tout le monde s'en sert. Et il est plus fiable que la plupart des logiciels qu'on vous vend très cher.
Linux n'a pas gagné parce que c'était gratuit. Il a gagné parce qu'ouvrir le code, c'était le rendre meilleur : des milliers de personnes qui regardent, corrigent, améliorent, au lieu d'une seule entreprise qui cache. Le bien commun a battu le produit fermé. Pas par idéalisme. Par efficacité.
Munich : l'histoire vraie, avec ses cicatrices
Revenons à Munich, parce que cette histoire mérite d'être racontée en entier — y compris la partie qui fâche.
Le pari fonctionne. La ville migre ses milliers de postes, et en 2013 elle a économisé environ onze millions d'euros. Fierté, reconnaissance internationale, la preuve qu'une grande administration peut se libérer.
Et puis, en 2017, Munich fait marche arrière. Retour à Windows. Les adversaires du libre jubilent : « Vous voyez, ça ne marche pas ! »
Sauf que c'est faux. Le logiciel n'a jamais échoué. Ce sont les humains autour qui ont lâché : des problèmes de compatibilité mal gérés, une conduite du changement bâclée, et surtout un nouveau conseil municipal qui n'avait pas envie de porter le projet du précédent. La technologie tenait debout. C'est le courage politique qui a rendu l'âme à la première élection venue. Un projet informatique qui survit moins longtemps qu'une coalition gouvernementale — voilà la vraie leçon.
Et la fin de l'histoire ? Munich y est revenue. En 2020, la ville se réengage sur l'open source, et elle renforce cet engagement en 2026. Comme quoi, on finit toujours par revenir à la maison qu'on possède.
Retenons ceci, car c'est le cœur de tout : l'ouvert fonctionne techniquement. Ce qui le fait vivre ou mourir, ce n'est pas le code, c'est la volonté et la compétence de ceux qui le portent. Autrement dit : la capacité locale. Retenez ce mot, nous y revenons.
Le train est en gare. Maintenant.
Ce n'est pas un débat de demain. Il se joue en ce moment même, et l'Afrique commence à monter dans le train.
En novembre 2025, le Kenya a ouvert le tout premier bureau national dédié à l'open source du continent, en partenariat avec l'Union internationale des télécommunications. Le PNUD a lancé en 2026 une initiative pour accélérer la souveraineté numérique africaine par le logiciel ouvert. L'Union africaine, dans sa stratégie, met les centres de données locaux et le contrôle de nos données au centre du jeu.
Mais attention au piège. Trop souvent, l'aide internationale arrive avec sa solution déjà emballée : notice en anglais, consultant en business class, et facture de maintenance incluse pour les vingt prochaines années. Comme le dit joliment un collectif africain du libre : on ne peut pas nous aimer comme on veut nous aimer — il faut nous aimer comme nous voulons l'être. Les solutions ouvertes doivent se construire avec nous, pas pour nous. Sinon, on change juste de propriétaire, et on continue de louer.
Nous, ici, à Douala
Alors venons-en à nous. Soyons honnêtes, entre nous, ça restera entre nous.
Le Cameroun utilise déjà énormément d'open source. Nos développeurs installent des solutions libres tous les jours. Mais posons-nous franchement la question : sommes-nous des consommateurs ou des contributeurs ? La plupart du temps, nous prenons ce qui est gratuit, nous l'installons, et — réflexe national bien connu — « ça marche, on touche pas ». On consomme le commun sans jamais y contribuer, un peu comme on utilise la route sans jamais boucher le nid-de-poule devant chez soi.
Or c'est précisément là que se trouve notre marche à monter. Passer de « on prend ce qui est gratuit » à « on maîtrise, on adapte à nos langues et à nos réalités, on forme les autres, et on redonne à la communauté ». La différence entre celui qui utilise l'outil et celui qui sait le réparer, l'améliorer, et l'enseigner. Entre le locataire et le bâtisseur.
Ce n'est pas une question de talent — le talent, nous en avons à revendre. C'est une question de posture. Et la posture, ça se décide.
Ce que l'open source change dans les têtes
Car au fond, cette histoire n'est pas qu'une affaire de machines. Choisir l'ouvert transforme la façon de penser. Nous le voyons sur le terrain, projet après projet.
D'abord, ça remplace la boîte noire par la transparence. Quand le code est lisible, on apprend en regardant. On cesse de vénérer la technologie comme une magie qu'on subit, pour la comprendre comme un outil qu'on maîtrise. L'ouvert est une école permanente, et l'inscription est gratuite.
Ensuite, ça remplace la rétention par le partage. Chez nous, garder son savoir pour soi est presque un sport — « si je t'apprends tout, tu prends ma place ». Le libre dit l'inverse : le savoir vaut plus quand il circule. Celui qui partage ne s'appauvrit pas, il se rend indispensable autrement.
Ça remplace aussi la consommation par la responsabilité. Utiliser un bien commun, c'est accepter de l'entretenir. Ça forme des citoyens numériques, pas seulement des clients qui râlent quand la facture augmente.
Et enfin, le plus important : ça remplace la dépendance par la confiance en soi. Savoir qu'on peut ouvrir, comprendre et réparer soi-même, ça change le rapport à la technologie. Et, disons-le, ça change le rapport à soi-même. On arrête de baisser les yeux devant l'outil étranger.
Pour finir
Revenons une dernière fois à cette PME de Douala qui ne pouvait pas récupérer ses propres données. Son problème n'était pas technique. Il était de liberté.
L'open source n'est pas une religion, et nous ne sommes pas venus vous convertir. Il y a des cas où le sur-mesure fermé reste le bon choix, et nous le disons quand c'est vrai. Mais le principe, lui, ne devrait plus se discuter : ouvrir par défaut, fermer seulement quand il y a une vraie raison. Parce que le vrai but n'a jamais été d'avoir des logiciels libres.
Le vrai but, c'est d'avoir des gens libres de les maîtriser.
Ouvrir le code, c'est simplement refuser que notre avenir soit une boîte noire.